Roland Barthes,
la sueur au front et mon droit à l'oubli.
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Je me suis replongé récemment dans les Mythologies de Roland Barthes, et plus précisément dans son analyse du "Romain au cinéma". Pour Barthes, le cinéma "bourgeois" nous ment. Il fustige ces acteurs qui portent une frange pour dire "je suis Romain" ou qui transpirent à grosses gouttes pour signifier "je réfléchis".
Selon lui, c’est un signe bâtard : on nous fabrique une émotion artificielle tout en essayant de nous faire croire qu’elle est naturelle. Pour être "honnête", l'art devrait soit être un code pur (comme au catch, où l'on sait que tout est faux), soit une vérité brute.
Le malaise de la lucidité
En lisant ces lignes, j'ai d'abord été séduit par cette quête de vérité. Mais très vite, un malaise est apparu. Cette exigence de "distanciation" — cette idée qu'il faudrait toujours garder la tête froide face à un film pour ne pas être manipulé — me semble être, paradoxalement, un immense luxe de bourgeois.
"Il faut avoir un sacré confort de vie, une sacrée tranquillité d'esprit, pour exiger que chaque image soit une équation à décoder."
Le droit au "signe menteur"
La réalité est souvent épuisante. Et quand on rentre d'une journée de travail où l'on a dû mobiliser toute sa rationalité pour survivre au quotidien, a-t-on vraiment envie de regarder un film qui nous rappelle sans cesse que "ceci est une fiction" ?
Barthes semble ignorer la fonction de refuge de l'art. Parfois, j'ai besoin de cette sueur factice. J'ai besoin de croire à cette lèvre qui tremble, même si je sais, au fond de moi, que c'est un code de mise en scène. Ce n'est pas de la bêtise ou de la passivité, c'est une nécessité émotionnelle.
Choisir son regard
À mon sens, le véritable esprit critique ne consiste pas à bannir les "signes bâtards" ou à hiérarchiser les films entre "intelligents" et "aliénants". Ce serait imposer une grille de lecture unique, ce qui est l'essence même de ce que Barthes voulait combattre. Pour moi, la liberté du spectateur réside dans sa capacité à adapter son regard :
Certains jours, je veux être cet initié qui décode les rouages de la mise en scène, qui s'amuse de l'artifice et qui analyse le message politique derrière l'image.
D'autres jours, je revendique mon droit à l'immersion totale. Je veux oublier que je suis devant un écran. Je veux que le signe me mente, et je veux le croire.
L’art ne devrait pas être une injonction à la rationalité permanente. C'est une boîte à outils émotionnelle. À nous de décider, selon l'instant, si nous avons besoin d'une algèbre pour comprendre le monde ou d'un rêve pour le supporter.